Discours contre le racisme

A l’occasion de la Journée mondiale de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement (21 mai) retrouvez ce billet de sensibilisation contre le racisme qui reprend les éléments d'un discours à l’adresse des élèves –ingénieurs de l’EISTI

Alors qu’il y a quelques jours on célébrait la journée mondiale de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement, je veux rester mobilisé sur cette question ô combien essentielle qu’est le respect d’autrui. Tout comme il me paraît plus que jamais indispensable de continuer à rejeter toute forme de racisme.
C’est pourquoi j’ai souhaité prendre la parole pour partager avec nos élèves, quelques valeurs qui fondent notre école et au delà notre vision de la République et de la société françaises.

 

Mes Chers Elèves,

J’ai appris récemment que sur les billets de 20 dollars américains figurera dorénavant Madame Harriet TUBMAN ancienne esclave, abolitionniste qui a, au péril de sa vie, libéré plusieurs esclaves et qui de plus, s’est illustrée dans la lutte pour le droit de vote des femmes.

Faut-il que je vous rappelle en comparaison que  les Etats Unis ont aboli l’esclavage le 18 décembre 1865, même si jusqu’au milieu du 20ème siècle un ségrégationnisme féroce a continué dans ce pays. Alors que vous, jeunes français, vous devez être fiers d’être les citoyens d’une république qui a aboli ce même esclavage par décret le 27 avril 1848 à l’initiative de Victor SCHOELCHER après une première émancipation à Saint Domingue le 29 août 1793.

Je voudrais à ce stade vous parler d’un homme d’exception qui m’a tellement fasciné, Gaston MONNERVILLE, petit-fils d’esclave et ancien résistant qui a été ministre en 1937 et 1938 au grand dam de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste d’alors, ce qui montre encore une fois l’ouverture d’esprit de notre pays. Après avoir été un grand résistant durant la 2ème guerre mondiale, il a présidé le sénat de 1959 à 1968 et est devenu ainsi le 2ème personnage de la République.

Vous devez être fiers aussi d’être les citoyens d’une République qui est généreuse avec tous ses enfants sans distinctions de couleurs de peaux, de religions, d’origines ou de je ne sais quel critère discriminatoire.
Les enfants de cette république ne peuvent pas et ne doivent pas avoir un soupçon de racisme ni dans leurs pensées ni dans leurs actes. Je citerai pour souligner l’esprit d’ouverture de la France, GOMBROVICZ qui disait avec clairvoyance : « Etre français, c’est justement prendre en considération autre chose que la France ». Ainsi que Fustel de Coulanges : « Ce qui distingue les nations n’est ni la race, ni la religion. Les hommes sentent dans leurs cœurs qu’ils sont un même peuple lorsqu’ils ont une communauté d’idées, d’intérêts, d’affections, de souvenirs et d’espérances ».
Permettez-moi de partager avec vous une histoire qu’André COMTE-SPONVILLE raconte dans son dictionnaire philosophique :
« Je ne suis pas raciste me dit un jour ma grand-mère. Elle rajouta en guise d’explication : « c’est vrai que c’est pas de leur faute s’ils sont noirs ». Elle avait plus de 80 ans, elle s’était occupée de nous mieux que nos parents et nous aimait plus que tout au monde. J’avoue n’avoir pas eu le courage de lui expliquer comme il aurait fallu, que sa raison de ne pas être raciste était raciste ».

Qu’est-ce donc  le racisme ?
Le racisme est une doctrine qui fait dépendre la valeur des individus du groupe biologique, culturel, religieux ou prétendu tel auquel ils appartiennent.
La meilleure façon de disqualifier le racisme est de le regarder à la lumière de l’humanisme. Cette philosophie qui place l’Homme et les valeurs humaines au dessus de toutes les autres valeurs.
 Je voudrai vous parler quelques minutes de cette philosophie et ce, en quatre étapes :
-    L’idée humaniste commence avec PROTAGORAS, un célèbre sophiste et ennemi juré de Socrate, qui dans son récit mythique nous donne une explication de la création du monde : ZEUS vient de gagner la guerre contre les titans. Il a partagé le monde, la paix est installée, l’ordre cosmique est en place. Dans ce monde parfait, les immortels s’ennuient et pour s’occuper, ils décident de créer les mortels : les animaux et les hommes.
A partir de terre et de feu, ils fabriquent des petites figurines qui sont les archétypes des espèces animales. Ravis de la distraction que pourraient leur procurer les mortels, ils demandent aux jumeaux Epiméthée et Prométhée d’achever la création. Pour votre compréhension, je vous rappelle  que  Prométhée est celui qui réfléchit avant d’agir alors qu’Epiméthée est celui qui réfléchit après avoir agi.
Epiméthée demande à son frère de lui laisser donner vie aux animaux en concordance avec les modèles inventés par les dieux. Prométhée, bien qu’inquiet, accepte la proposition de son frère. Epiméthée commence à fabriquer les animaux et finalement, comme le souligne PROTAGORAS selon le dialogue de Platon, parvient à constituer un ordre, un cosmos tout à fait bien fait. Dans sa répartition, il dotait les uns de force sans vitesse et donnait la vitesse aux plus faibles : il armait les uns et, pour ceux qu’il dotait d’une nature sans armes, il leur ménageait une autre capacité de survie. A ceux qu’il revêtait de petitesse, il donnait des ailes pour qu’ils puissent s’enfuir ou bien un repaire souterrain ; ceux dont il augmentait la taille voyaient par là même leur sauvegarde assurée : et dans sa répartition, il compensait les autres capacités de la même façon. Il opérait de la sorte pour éviter qu’aucune race ne soit anéantie. Chaque espèce est suffisamment protégée pour que le système tienne la route.
Malheureusement Epiméthée s’aperçoit qu’il a distribué tous les dons aux animaux et qu’il n’a rien gardé en réserve pour les humains. Lorsque que Prométhée vient voir son frère pour examiner son travail, il s’aperçoit qu’il a très bien constitué l’écosystème des bêtes mais qu’il a tout simplement oublié l’homme qui n’a donc aucune nature existentielle. Il nait nu, sans fourrure, il est obligé d’inventer les habits pour ne pas mourir de froid et toute autre chose pour pallier le manque  de griffes, de force, d’ailes, de vitesse de course.

-    Au 15ème siècle Pic de la MIRANDOLE, dans son récit à la gloire de l’homme, met dans la bouche de Dieu les phrases suivantes : « Si nous ne t’avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c’est afin que la place, l’aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton vœu, à ton idée. Pour les autres, leur nature définie est tenue en bride par des lois que nous avons prescrites : toi, aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement, auquel je t’ai confié qui te permettra de définir ta nature. Si nous ne t’avons fait ni céleste, ni terrestre, ni mortel, ni immortel, c’est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales ; tu pourras par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures qui sont divines. »

-    La philosophie humaniste prend tout son essor avec le siècle des Lumières, notamment  avec Rousseau qui écrit dans son discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes : « la bête ne peut s’écarter de la règle qui lui est prescrite même quand il serait avantageux de le faire alors que l’homme s’en écarte souvent à son préjudice »et qu’il rajoute cette phrase admirable : « Chez l’Homme la volonté parle encore lorsque la nature se tait. » C’est là la liberté humaine qui aboutira en 1789 à la déclaration française des droits de l’homme où il est dit que l’homme mérite d’être respecté et protégé quel que soit sa nationalité, sa langue, sa religion, sa race ou son sexe.

-    Enfin, comment ne pas citer Jean-Paul SARTRE lorsqu’on parle d’humanisme qui, dans sa conférence intitulée « L’existentialisme est un humanisme » déclare que « l’existence précède l’essence » affirmant ainsi que si l’existence définit l’essence des objets et des animaux , l’être humain forme l’essence de sa vie par ses propres actions.

Mais si l’homme est libre, s’il n’est pas, à la différence de l’animal, prisonnier d’une nature, s’il n’y a pas de nature humaine, le racisme n’a philosophiquement plus de fondements. Les racistes pensent, au contraire, qu’il existe une essence, une nature propre des différents groupes humains qu’on sépare suivant la couleur de leur peau, leur religion, que sais-je encore. Il y aurait ainsi une nature de l’arabe, du juif, du noir, de l’asiatique, ...

Et pour revenir à la grand-mère d’André COMTE-SPONVILLE, son erreur est de penser qu'avoir la peau noire ou brune ou café au lait implique une différence de qualité humaine. Vous faites tous les jours, en fréquentant vos camarades et vos enseignants, l'expérience du contraire. Quant à moi, avec tous les scientifiques, fort de la triste expérience du siècle passé, je pense qu’il n’y a pas de critères objectifs (biologiques, culturels ou généalogiques) permettant de répartir l’ensemble des hommes en un assez petit nombre de sous-ensembles disjoints assurant un recouvrement complet de l’espèce, et que l’on puisse appeler races. Croire à l’existence de ces dernières, ce serait comme croire à l’existence des sorcières : une méchante superstition, rien de plus. Mais malheureusement cette idéologie raciste a amené et amènera toujours les crimes contre l’humanité car si on est raciste, on extermine tout le monde puisque l'on attribue aux autres catégories les caractéristiques que l’on déteste.

J’ai essayé, mes chers élèves, de vous montrer l’absurdité mais aussi la dangerosité du racisme. Il y a certaines valeurs, certains principes, certains mots avec lesquels nous n’avons pas le droit de plaisanter, les paroles ne sont jamais anodines et comme l’a dit très justement Rama Yade : « la responsabilité de nos propos et de nos actes est l’autre face de notre liberté. »

Je souhaite ardemment que nous sachions tous ensemble être dignes des valeurs de notre charte qui nous guide depuis trente ans.
Je vous remercie.