DISCOURS AU SÉNAT

Intervention le 20 septembre au Sénat à l'occasion du colloque organisé  pour le 150e anniversaire du Lycée de Galatasaray et le 25e anniversaire de l'Université de Galatasaray.

Avant d’aborder les deux points que je voudrais développer aujourd’hui, je veux témoigner de l’immense amour et de la grande reconnaissance que j’éprouve pour Galatasaray, institution à laquelle mon regretté père m’avait confié en internat avant mes six ans.

  • Si je suis en face de vous aujourd’hui,
  • Si j’ai pu faire quelque chose de ma vie, je le dis, sans arrogance aucune, et surtout avec une grande humilité,
  • Si j’ai pu développer mon esprit critique, le Président Clémenceau dans un discours au Sénat en 1916 disait : » on a trouvé des hommes pour résister aux rois les plus puissants, pour refuser de s’incliner devant eux, on a trouvé très peu d’hommes pour résister aux foules, pour se dresser tous seuls devant les masses égarées ».

C’est à Galatasaray que j’ai pu acquérir le courage de résister à la foule lorsque je pensais qu’elle voulait imposer des dogmes incompatibles avec mes valeurs qui ne sont autres que les valeurs républicaines.

C’est aussi à Galatasaray que j’ai appris l’altérité à savoir que s’il fallait aimer les siens, il fallait tout autant ne pas être indifférent aux autres.

Enfin, c’est à Galatasaray que j’ai compris l’importance de la tradition et en paraphrasant Malher et Jaurès je confirme que notre tradition consiste à nourrir la flamme et non à vénérer les cendres.

 

Mesdames, Messieurs, chers amis,

Après ce court préambule, je voudrais insister aujourd’hui sur deux points :

  • En premier lieu, je voudrais vous parler de la charte de Galatasaray qui a été rédigée par l’Amicale de Galatasaray sous ma présidence et signaler qu’une fois encore, Galatasaray doit être l’un des seuls lycées au monde à s’être doté d’une charte.

Si nous avons décidé l’écriture de cette charte, c’est parce qu’elle nous permet de porter au plus haut le patrimoine moral, intellectuel et humaniste qui nous fut transmis par nos ainés et nos maitres. Les mauvaises langues disent que nous nous considérons comme une élite et pire encore elles disent même que nous sommes une caste ; c’est tout à fait l’inverse puisque notre seul signe de reconnaissance est le mérite et que la méritocratie est le seul moyen de réussir à Galatasaray.

 

Les dix valeurs qui sont les dix piliers de notre charte se répondent et se renforcent mutuellement. Je voudrais, tout en les annonçant, essayer de donner en une phrase le sens que nous mettons derrière chacune de ces dix valeurs :

 

  • L’éthique : Rigueur du travail, honnêteté intellectuelle, moralité professionnelle et humanisme fondent notre éthique. Nous avons voulu insister avec force que dans ce monde trop souvent guidé par l’ivresse matérialiste et la cupidité du profit, la moralité et la vertu sont les seuls investissements valables à long terme.

 

  • La solidarité : l’égoïsme est la négation même de ce que Galatasaray et nos maitres nous ont enseigné. La solidarité est le ciment de Galatasaray. Notre solidarité est naturelle, elle est matérielle, affective et morale. Pour nous l’altruisme n’est pas un effort mais un réflexe. Elle impose des moyens, elle est généreuse mais surtout discrète.

 

  • L’ouverture d’esprit : même si j’étais conscient depuis bien longtemps, à l’orée de mes 68 ans, je sais que la seule véritable jeunesse est celle de l’esprit. Nous pensons à Galatasaray que l’ouverture d’esprit contourne les obstacles entre les hommes, ceux des cultures, des opinions ou des confessions.

 

 

  • La laïcité : telle que vécue à Galatasaray son berceau inexpugnable, la laïcité est le pilier du respect, le respect des différences.  La laïcité c’est la liberté de toutes les libertés. Elle n’exclut pas mais tâche de comprendre. Elle n’interdit pas mais respecte les différences. C’est une flamme fragile qu’il s’agit de protéger des vents nourris par la folie de la haine.

 

  • L’abnégation : l’abnégation est un don de soi et non un sacrifice. C’est un altruisme qui grandit l’homme lorsqu’il décide de s’effacer pour permettre à un autre de ses condisciples de grandir à son tour. L’abnégation est la preuve la plus tangible de notre croyance en l’homme. Il est inutile de la justifier  et stupide de la revendiquer.

 

  • Être homme de mission : être de Galatasaray n’est pas anodin, c’est un destin. Donc être de Galatasaray c’est nécessairement devenir homme de mission. Nous devons transmettre au monde ce qui fait de Galatasaray bien plus qu’un espace de savoir, un monde de clairvoyance, d’intelligence et de paix. Où que nous soyons, nous devons toujours porter au plus haut la flamme de ce lieu d’exception afin qu’elle puisse éclairer davantage le monde.

 

  • Avoir le sens de l’humour : une des caractéristiques des membres de Galatasaray est de manier l’autodérision à merveille, c’est faire sérieusement les choses sans jamais se prendre au sérieux. L’humour est une humeur chez nous, celle du bonheur d’être avec nos amis et surtout ceux de Galatasaray. Combien de fois n’ai-je été témoin qu’un seul mot prononcé provoquait un fou rire généralisé même 50 ans après.

 

  • Respecter ses ainés : ce mot « d’agbi » ou de « frère ainé » qui a perlé mon existence et que, vu mon âge, j’utilise de moins en moins, est magique. Il est l’emblème du respect des ainés. Ce respect-là n’est pas seulement une tradition, il se fonde sur la capacité des ainés de nous offrir leur savoir, leurs conseils et surtout leur humanisme éclairé.

 

  • Protéger ses cadets : de même que notre respect doit s’exercer sans faille à l’égard de nos ainés, nous avons le devoir de transmettre les valeurs qui guident celles et ceux de Galatasaray. Protéger nos cadets ne veut pas dire amoindrir leurs responsabilités et les aider n’est certes pas les assister. Nous considérons nos cadets comme nous avons été considérés par nos ainés, nos semblables et jamais nos affidés.

 

 

  • Et enfin soutenir notre institution : Comme tout ancien qui éprouve une fierté d’appartenance, il est de notre devoir de conforter Galatasaray dans ses missions quotidiennes et de l’aider afin qu’il puisse continuer à être le point de mire voire la lumière non seulement de la Turquie mais aussi du monde civilisé dans son ensemble.

 

En ce qui me concerne, j’ai toujours eu la conviction qu’une charte devait être un corps vivant qui permet aux personnes qui partagent ses valeurs de les suivre au quotidien. Je pense que c’est le cas de l’immense majorité des anciens élèves ayant passé ne serait-ce qu’une année dans cette magnifique institution.

 

  • En second lieu, je voudrais vous faire part d’une réflexion qui me tient tellement à cœur des années. L’exemplarité de Galatasaray peut être reproduite en France dans ce que nous appelons les internats d’excellence. En effet si je considère Michel de l’Hospital, le premier laïque de France qui a osé écrire en 1562 : » remplacer la politique des religions qui mène à la guerre civile par la religion de la politique », trois siècles plus tard, avec l’aide de Victor Duruy, alors Ministre de l’Education Nationale ou devrais-je plutôt dire de l’instruction publique, sous le règne de Napoléon III, Galatasaray a vu le jour comme étant le 1er lycée laïque du monde. Le premier lycée qui a mis en place la mixité sociale et enfin, deux ans avant la troisième république en France, Galatasaray a eu des enseignants qui n’avaient rien à envier aux hussards noirs de la République et qui ont fait de ce lycée une institution où le seul critère de réussite fût la méritocratie.

 

J’ai l’intime conviction que Galatasaray peut servir d’exemple pour changer les prérogatives de ce qu’on appelle les internats d’excellence qui, même s’ils donnent la possibilité à des enfants de milieux défavorisés d’avoir accès à l’escalier social ( je ne mentionne pas l’ascenseur social qui est communément mais au combien mal utilisé), ne contribuent nullement, à mon avis, à la mixité sociale.

Je pense qu’à l’instar de Galatasaray, ces internats peuvent être conçus de la façon suivante :

 

  • 40 % d’élèves provenant des familles appartenant aux catégories socio-professionnelles moyennes et supérieures
  • 60 % d’élèves provenant de ce qu’on a l’habitude d’appeler les quartiers difficiles

Institution dans laquelle il y aurait toutes les installations sportives ainsi que tous les outils pédagogiques modernes et pour laquelle on nommerait des professeurs de grande qualité.

J’espère de tout cœur que ce modèle pourra être mis en application et cela sera pour Galatasaray une belle récompense et ainsi, après 150 ans d‘existence, de filleul il deviendra parrain. Je ne vous cache pas que j’espère qu’avec le Ministre de l’Education Nationale que nous avons la chance d’avoir, cette utopie devienne réalité.

 

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