De la laïcité

Nesim Fintz - Blog

La laïcité dans ma jeunesse était comme l’air que l’on respire. En effet, j’ai étudié de l’âge de 6 à 18 ans dans l’un des premiers lycées  laïcs du monde, le lycée impérial de Galatasaray fondé en 1868 sous le règne de Napoléon III en France et Abdulaziz en Turquie par les ministres de l’Education Nationale Victor Duruy et Fuat Pacha.
Dans les 10 minutes que vous m’avez accordées, j’essayerai de vous donner ma définition de la laïcité, suivi d’un aperçu historique durant lequel je montrerai que la laïcité n’est pas franco française et qu’elle est loin d’être  limitée à un espace géographique. Puis, je parlerai de l’ennemi majeur de cette dernière qu’est le communautarisme. Je continuerai cette courte introduction par les liens qui existent entre diversité et laïcité et je terminerai en posant un diagnostic pour l’avenir. 

 
Définition

Je dirais que la laïcité est une éthique basée sur la liberté de conscience visant à l’épanouissement de l’Homme en tant qu’individu et citoyen. C’est une garantie apportée par l’État à cette liberté de conscience qui donne le droit d’exprimer ses convictions. La laïcité, c’est aussi la neutralité de l’État en matière religieuse, aucune religion n’est privilégiée, toutes sont respectées et aucune hiérarchie n’existe entre les croyances ou entre croyances et non croyances. 
La laïcité protège et indifférencie. C’est cette indifférence protectrice et volontaire, c’est cette neutralité absolue qui heurte les extrémistes de tous bords. 
La laïcité est aussi une valeur émancipatrice, je reviendrai sur ce point plus tard.
Pour conclure cette définition, je dirais que la laïcité est partie intégrante de la république  et qu’elle est non négociable.
 

Historique

L’idée de laïcité, dans son acceptation d’aujourd’hui, nait  pendant la révolution française. L’abolition de l’ancien régime en août 1789 s’accompagne de la fin des privilèges ecclésiastiques et de l’affirmation de principes universels dont la liberté de conscience et l’égalité des droits.
 
1789 : la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen constitue la liberté religieuse dans son article 10 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses ». 
 
1791 : la constitution établie la liberté des cultes et accorde des droits identiques aux religions présentes alors en France : catholique, protestante et juive. 
 
1871 : Le 2 avril la Commune de Paris pose les bases de ce que la 3ème république allait inscrire dans la loi : 

  • considérant que le 1er principe de la république est la liberté

  • considérant que la liberté de conscience est la 1ere des libertés 

  • considérant que le budget des cultes est contraire à ce principe, puisqu’il impose les citoyens contre leur propre foi.

Décrète :  Article 1 : l’Église est séparée de l’État.

1881-82 : les lois de Jules Ferry instituent l’école publique, gratuite, laïque et obligatoire. 
 
1905 : la loi de séparation de l’Église et de l’État est votée le 3 juillet par 341 voies contre 233 à la chambre et le 6 décembre par 181 voies « pour » et 102 voies « contre » au sénat. Elle est promulguée le 9 décembre. Comment ne pas citer Aristide Briand, Ministre de l’instruction et des cultes qui dit en novembre 1906 que la loi de 1905 est une loi d’apaisement et que l’État laïc n’est pas antireligieux mais areligieux.
 
1946 : le principe de laïcité est inscrit dans le préambule de la constitution 
 
1958 : Dans la constitution d’octobre, il figure dans l’article 2 : « la France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi, de tous les citoyens sans distinction d’origine de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. » Il est devenu article 1er modifié par la loi constitutionnelle le 25 juillet 2008.
 
Enfin, une charte de la laïcité à l’école a été rédigée par l’Etat en septembre 2013.
 
Un des griefs les plus graves portés à la laïcité est qu’elle ne pourrait se poser en principe universel. La philosophe Chantal Delsol a écrit que la laïcité n’est qu’une sécularisation spécifiquement française. Permettez-moi de vous donner un exemple disqualifiant cette idée. En effet pou nous les mathématiciens un contre exemple suffit pour démontrer qu’un théorème est faux. MK Ataturk abolit le califat le 3 mars 1924 et dote la Turquie d’une constitution laïque, le mot laïcité traduit par Laïklik. Ce qui montre bien que l’idéal laïc peut parfaitement être pensé et formulé dans d’autres langues que le français et sur d’autres territoires. N’en déplaise à Madame Delsol et aux autres adversaires de la laïcité qui la réduisent à un espace géographique hexagonal et à une culture bien française.
 

Communautarisme

L’assertion de Mme Delsol est dangereuse car en tombant dans le piège de ceux qui réfutent la laïcité comme principe universel, on laisse croire que des laïcités à géométrie variable sont possibles. On accepte que des amendements puissent lui être apportés et ainsi, on ouvre la voie à l’expression de tous les communautarismes. Pour paraphraser Gambetta, républicain résolu et patriote convaincu, je dirais, « le communautarisme : voilà l’ennemi ». Je voudrais rappeler la phrase de Stanislas de Clermont-Tonnerre en 1791 : « il faut tout refuser aux juifs en tant que nation et tout accorder aux juifs comme individus ». Le terme nation doit être compris comme communauté dans cette citation. Si nous consentons par une soi-disant tolérance mais en fait dévoyée, des avantages aux communautés, nous acceptons ipso-facto la mise en tutelle des individus par leur communauté et nous leur fermons ainsi tout accès à l’émancipation. 
 

Diversité et laïcité

La France est face à un danger : elle risque de se fourvoyer en voyant dans l’universalisme républicain la domination des minorités culturelles. Sous prétexte de respect de la diversité des cultures, le droit à la différence tend à promouvoir la différence des droits qui est inacceptable dans la république. C’est l’appartenance commune qui doit être le liant entre les citoyens et cette appartenance commune à la république vaut par l’approbation des valeurs qu’elle porte au 1er rang desquels je placerais la tolérance. La laïcité objective le rapport à l’autre et à ses différences, en créant un espace commun et partagé, régi par les règles de l’ensemble du groupe dans sa diversité : l’espace républicain.  Cet espace commun mais supra communautaire organise les règles du vivre ensemble en définit les contours et les limites entre ce qui relève du privé et du socialement commun. Ces règles, pour être acceptées des citoyens doivent être le résultat d’un processus démocratique. Ils doivent prendre en compte la diversité des citoyens et ne doivent s’appuyer que sur un seul  critère : celui de l’intérêt général et de la protection des plus faibles. Les critères identitaires, les normes communautaires propres à une seule catégorie de personnes sont par nature contraires à l’intérêt général. 
 

Emancipation 

La laïcité porte en elle bien des émancipations et constitue par exemple un levier majeur de l’émancipation des femmes. Délivrant la loi commune de la tutelle religieuse, la laïcité a permis et surtout encouragé en refondant le droit sur la conscience de ce qui est dû à tout être humain sans distinction aucune, et notamment une égale liberté de choisir sa conduite comme son être. En un mot : être maître de son destin.  Pour cela, il fallait affranchir la loi commune de normes religieuses pour accorder à chacun en l’occurrence à chacune une liberté de choix conforme aux principes républicains.
 

Et demain ?

L’amour de la laïcité n’est plus dans l’air du temps. Depuis quelques années, elle hérite de qualificatifs toujours plus grotesques et qui sont davantage destinés à la disqualifier plutôt qu’à la définir. Laïcité apaisée, laïcité dans la diversité, laïcité modernisée, laïcité inclusive, laïcité pluraliste et enfin le qualificatif le plus aberrant de tous, celui de la laïcité positive, très en vogue il y a peu. Comme s’il pouvait exister une laïcité négative ! La laïcité est neutre ou elle n’est pas. Enfin, je voudrais clore mon propos sur ce que je crois intrinsèque à la laïcité et qui est le troisième principe de la devise de la république Française, la fraternité. La laïcité, en ce qu’elle accueille en son sein, toutes les diversités, en les transcendant, en une communauté unie et unique, est fraternité. Elle promeut l’autonomie morale et intellectuelle des personnes, la liberté de conscience ainsi que la pleine égalité de leurs droits au sein de la communauté républicaine. Saint Exupery écrit dans Pilote de Guerre en 1942 : « On ne peut être frères qu’en quelque chose. S’il n’est point de nœud qui les unisse, les Hommes sont juxtaposés et non liés, on ne peut être frère tout court ». La laïcité réalise à elle seule cette exigence et est ainsi le bras armé de la fraternité au sein de la république.